MILA RACINE
Aperçu historique de l'occupation italienne du sud-est de la France
(novembre 1942 – septembre 1943)

Source : © Nancy Lefenfeld.
Contexte
À la suite de l'armistice entre la France et l'Allemagne, signé le 22 juin 1940, l'armée allemande occupa la moitié nord de la France ainsi que la bande littorale s'étendant le long de la côte atlantique[1]. Le gouvernement français, établi à Vichy, administrait la partie sud du pays — appelée « zone non occupée » ou « zone libre » — tout en collaborant avec les autorités militaires et civiles allemandes basées à Paris pour l’administration de la zone d'occupation allemande (dite « zone occupée »). Ces deux zones étaient séparées par une ligne de démarcation longue de 1 200 kilomètres. Des points de contrôle furent installés sur les routes principales nord-sud et une autorisation en bonne et due forme était requise pour franchir légalement cette ligne. Cette situation demeura pratiquement inchangée pendant plus de deux ans.
Le 8 novembre 1942, les forces alliées débarquèrent en Afrique du Nord. Trois jours plus tard, le 11 novembre, les troupes allemandes occupèrent la majeure partie du sud de la France, tout en cédant l'extrême sud-est du pays à leur partenaire de l'Axe, l'Italie.
La zone d'occupation italienne englobait la totalité de sept départements (Alpes-Maritimes, Var, Hautes-Alpes, Basses-Alpes[2], Drôme, Savoie, Haute-Savoie) ainsi qu'une partie de trois autres (Isère, Vaucluse et Ain)[3]. En définissant la ligne de démarcation précise entre les zones d'occupation respectives, l'armée allemande plaça sous son contrôle des villes d'importance stratégique, notamment Marseille, Avignon et Aix-en-Provence.
Tout au long de l'été et de l'automne 1942, la police française, les fonctionnaires français à tous les échelons, ainsi que les militaires et diplomates allemands, avaient travaillé en concert pour repérer, arrêter, et déporter les individus considérés juifs[4]. Lorsque les soldats allemands et italiens prirent position dans leurs zones respectives en novembre 1942, 42 000 hommes, femmes et enfants juifs avaient déjà été transférés du camp d'internement de Drancy, situé juste au nord de Paris, vers Auschwitz. Les autorités allemandes et françaises s'attendaient que la force d'occupation italienne — la IVe armée — constituerait un troisième partenaire fiable dans cette entreprise. Il n'en fut rien.
Cependant, ce qui s'est passé dans la zone d'occupation italienne en France a surpris presque tout le monde. Conformément aux décisions prises aux plus hauts niveaux du gouvernement, les autorités militaires italiennes présentes en France n'ont ni arrêté de Juifs ni livré ces derniers aux autorités françaises ou allemandes. De plus, les Italiens sont intervenus pour empêcher les représentants du gouvernement français de mettre en œuvre leurs propres mesures à l'encontre des Juifs.
Bien que quatre-vingts ans se soient écoulés depuis la fin de la guerre, l'histoire de la zone d'occupation italienne en France reste méconnue. Cette section vise à présenter un bref aperçu des événements survenus durant cette parenthèse historique singulière.

Source: © Nancy Lefenfeld.
[1] L'Allemagne a annexé une partie de la région Alsace-Lorraine (départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin) et a placé les départements du Nord et du Pas-de-Calais sous l'administration de ses autorités militaires en Belgique.
[2] Il s'agit de l'ancienne appellation du département des Alpes-de-Haute-Provence.
[3] Carpi, Daniel, Between Mussolini and Hitler: The Jews and the Italian Authorities in France and Tunisia (Hanover, New Hampshire : Brandeis University Press, 1994). Les sources divergent quelque peu quant à la description du territoire inclus dans la zone d'occupation italienne. La définition citée ici est celle utilisée par Carpi à la page 80. Plus précisément, il note que les départements de l'Isère et du Vaucluse y étaient presque entièrement inclus, tandis que seule une petite partie du département de l'Ain en faisait partie.
[4] Durant cette première phase de terreur, ce sont principalement — bien que non exclusivement — les ressortissants étrangers et les apatrides qui furent visés. Comme des familles entières étaient appréhendées, de nombreux enfants nés en France tombèrent également aux mains de leurs oppresseurs, furent déportés et assassinés.
Sources d'information
Durant les dix mois de l'occupation italienne du sud-est de la France, des responsables allemands, français et italiens en poste à Paris, Berlin, Rome, Nice et ailleurs ont échangé une multitude de télégrammes, de notes et d'autres communications écrites ; ils cherchaient ainsi à obtenir des informations, à exprimer leur mécontentement ou leur indignation, et à faire valoir leurs prérogatives quant au sort des Juifs résidant dans le sud-est de la France. Bon nombre de ces documents ont été conservés et se trouvent aujourd'hui dans des archives françaises, italiennes et allemandes, notamment au Mémorial de la Shoah à Paris. Certains documents ont eu fil des ans, été reproduits — en tout ou en partie — dans des ouvrages de référence ou des études historiques.
Le prédécesseur du Mémorial de la Shoah, le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), a été fondé par Isaac Schneersohn en 1943 afin de préserver les témoignages documentaires de la Shoah en France. Un an après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le CDJC a publié l'ouvrage de Léon Poliakov intitulé La condition des juifs en France sous l’occupation italienne [5]. Ce recueil de documents clés de l'époque, accompagné d'un bref commentaire, a fourni un cadre préliminaire pour comprendre l’histoire de la période. (L'ouvrage a été traduit en anglais et publié en 1955 sous le titre Jews Under the Italian Occupation.) Quarante ans plus tard, en 1994, le sujet est devenu plus accessible au public anglophone grâce à la publication, par la presse de l'université Brandeis, d'une analyse approfondie de Daniel Carpi intitulée Between Mussolini and Hitler: The Jews and the Italian Authorities in France and Tunisia. Cet excellent ouvrage s'appuyait largement sur les archives du ministère italien des Affaires étrangères et de l'armée italienne, ainsi que sur celles du CDJC.
NOTES DE BAS DE PAGE
[5] Poliakov, Léon, La condition des juifs en France sous l’occupation italienne (Paris : Éditions du Centre, 1946). Bien que la version anglaise, Jews Under the Italian Occupation, soit généralement considéré comme une traduction de La condition des juifs en France sous l’occupation italienne, les deux volumes diffèrent quelque peu en termes de contenu.
Chronologie des événements clés :
DÉCEMBRE 1942 – FÉVRIER 1943
Le terme « souveraineté » peut se définir comme le pouvoir ou l'autorité suprême d'un État à se gouverner lui-même, à l'abri de toute ingérence extérieure. Au début du mois de décembre 1942, le gouvernement français de Vichy adopte trois nouvelles mesures relatif au traitement des Juifs. Cette initiative a une conséquence imprévue : elle met en lumière la question de savoir qui détient la souveraineté sur les Juifs résidant dans le sud-est de la France, au sein de la zone d'occupation italienne.
La plus sévère de ces nouvelles mesures enjoint aux préfets des départements méditerranéens d'élever une catégorie spécifique de Juifs étrangers — ceux entrés dans le pays après le 1er janvier 1938 — des territoires situés dans les 30 kilomètres le long de la côte[6]. Les personnes ainsi déplacées devaient être transférées vers les départements de l'Ardèche et de la Drôme. L'Ardèche se trouvait en zone d'occupation allemande ; la Drôme était située en zone d'occupation italienne mais jouxtait la zone allemande. Le 20 décembre, Marcel Ribière, préfet des Alpes-Maritimes, avait ordonné à tous les Juifs étrangers visés par la directive de se préparer à une évacuation dans un délai de 72 heures.
Il convient de noter ici que seuls deux départements de la zone d’occupation italienne — les Alpes-Maritimes et le Var — étaient au bord de la Méditerranée. Des deux, ce sont les Alpes-Maritimes qui ont présenté le plus d’intérêt pour cette étude. La grande majorité des réfugiés juifs ayant gagné la zone italienne se sont installés à Nice ou dans ses environs, dans le département des Alpes-Maritimes. Le caractère cosmopolite de la ville, ses nombreux hôtels ainsi que la présence d’institutions et d’organisations d’aide juives ont compté parmi les facteurs ayant attiré les réfugiés juifs à Nice.
L’arrêté du préfet Ribière, daté du 20 décembre 1942, fut immédiatement perçu par les autorités italiennes non seulement comme une menace existentielle pour le grand nombre de Juifs étrangers résidant dans leur zone d’occupation, mais aussi comme une usurpation de leur autorité souveraine. Le consul général d’Italie à Nice, Alberto Calisse, figura parmi les responsables italiens qui donnèrent l’alerte auprès de leur hiérarchie à Rome. Le 30 décembre, le chef des opérations de la 4e armée italienne, le général Trabucchi, ordonna aux troupes italiennes de s’opposer à toute tentative des autorités et de la police françaises visant à appréhender et à interner les Juifs résidant dans les départements de leur zone d’occupation. Ces ordres furent également communiqués au gouvernement français de Vichy, qui enjoignit au préfet Ribière de remettre à plus tard l'application de sa directive.[7]
Il convient de mentionner brièvement les deux autres mesures prises par le gouvernement français au début du mois de décembre. La première imposait l’enrôlement des hommes juifs étrangers en âge de travailler (c’est-à-dire de 18 à 55 ans) dans des bataillons de travailleurs étrangers. La seconde stipulait que tous les Juifs, qu’ils soient étrangers ou français, devaient se présenter aux services de police locaux pour faire apposer la mention « Juif » sur leurs cartes d’identité.
L’adoption de ces trois mesures, qui différaient quelque peu quant aux catégories de Juifs visées, eut un effet apparemment imprévu : elle incita les plus hauts responsables italiens à affirmer leur souveraineté quasi totale sur les Juifs vivant dans leur zone d’occupation. Le 2 janvier 1943, le ministre italien des Affaires étrangères, Count Galeazzo Ciano, fit part de cette position à tous les principaux responsables italiens en poste en France. À la suite de cette communication, le comte Calisse adressa une série d’instructions écrites au préfet Ribière, interdisant la mise en œuvre de l’ordre de réquisition pour le travail forcé et de l’apposition de la mention "juif" sur les cartes d’identité.
Durant les dix mois d'occupation du sud-est de la France par l'armée italienne, l'Allemagne nazie n'a pas cherché à s'opposer par force aux mesures prises par les Italiens pour protéger la vie des Juifs[8]. Toutefois, de nombreux responsables allemands de la sécurité et de la diplomatie ont consacré un temps considérable à se communiquer entre eux, ainsi qu'avec des autorités françaises et italiennes, au sujet de cette situation. Aujourd'hui encore, quatre-vingts ans après la fin de la guerre, on peut être frappé en découvrant les noms figurant dans les télégrammes et les rapports, et en réalisant que même les plus hauts responsables allemands, à Paris comme à Berlin, étaient pleinement mobilisés par cette question. Parmi les nombreux documents de l'époque conservés dans diverses archives, quelques-uns sont cités et reproduits ici pour donner un aperçu de la situation de l'époque[9].
Le 2 février 1943, le SS-Standartenführer Helmut Knochen, chef de la police de sûreté (SiPO) et du service de renseignements (SD) à Paris, transmit au chef de la Gestapo, le SS-Gruppenführer Heinrich Müller, le rapport qu'il avait reçu de Marcel Ribière, préfet des Alpes-Maritimes. Knochen lui demanda de faire traduire ce rapport et de le transmettre au Reichsführer Heinrich Himmler. Knochen précisait que le rapport décrivait en détail « la manière dont les services italiens du département des Alpes-Maritimes ont pris les Juifs sous leur protection ». Il notait que ce document « éclaire d’une manière singulièrement concluante l’attitude des Italiens sur la question juive »[10]. À la même époque, Ernst Achenbach, chef de la section politique de l'ambassade d'Allemagne à Paris, adressa une communication au SS-Obersturmführer Heinz Röthke, responsable de « la section juive » de la Gestapo, concernant le sort des Juifs dans la zone d'occupation italienne. Il joignit à ce rapport le texte d'un article paru dans le New York Times le 21 janvier 1943. Cet article, intitulé « Jews’ Badges in France: Vichy Order Cancelled by Italians » (« Insignes juifs en France : Les ordres de Vichy annulés par les Italiens ») contenait les passages suivants :
La semaine dernière, dans les départements occupés par les Italiens : Savoie, Haute-Savoie, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes et Var, les autorités italiennes ont avisé les Préfets qu’il était incompatible avec la dignité de l’armée italienne que dans les territoires occupés par les Italiens, les Juifs soient obligés d’apparaitre en public avec l’insigne les stigmatisant, et que par conséquent ils avisaient les Préfets que les ordres de Vichy devaient être annulés.[11]
Outre leur frustration et leur colère croissantes face à leur incapacité à éliminer les Juifs vivant dans le sud-ouest de la France, les autorités allemandes craignaient que la récalcitrance – voire la résistance – des Italiens n'ait, et n'aurait encore, de répercussions indésirables en France et à l'étranger. Le 12 février 1942, Knochen écrivit de nouveau à Müller. Sous l'objet de la longue note (« Solution finale de la question juive en France ») figure une référence : « Conversation avec le SS-Obersturmbannführer Eichmann à Paris »[12]. Eichmann avait fait part à Knochen de son mécontentement face au refus du gouvernement français de Vichy d'accéder à la demande allemande de déporter tous les Juifs, y compris ceux de nationalité française[13]. L’objectif de Knochen en écrivant à Mueller était de « présenter brièvement la position [française] sur cette question et d’attirer votre attention sur les conditions qui, dans cette situation, pourraient nous causer le moins de difficultés avec le gouvernement français »[14]. Il énumère ensuite, dans cette longue communication, les possibles répercussions politiques que pourrait engendrer la rafle des Juifs français. Tout en soulevant la question de savoir « si Pétain – en tant que chef d’État – peut encore servir les intérêts de l’Allemagne », il souligne que le Premier ministre Pierre Laval « accepterait sans broncher les lois antisémites s’il obtenait une garantie politique, quelle qu’en soit la forme » et qu’il [Laval] garantirait la coopération de la police française pour la rafle des Juifs. Il décrit la France comme un pays au bord du précipice : incertaine de l’issue du conflit entre l’Allemagne nazie et les Alliés, elle a adopté une attitude prudente et attentiste. (Selon Knochen, les Américains avaient déjà fait certaines promesses aux Français concernant les territoires qui leur seraient restitués après la guerre, contrairement à l'Allemagne.) « Forts de cette ‘position d'attente,’ les Français résisteront à toute nouvelle législation antijuive, afin de montrer aux Américains que la France ne se soumettra pas aux ordres allemands. » Le traitement réservé aux Juifs du sud-est de la France par les Italiens est un élément essentiel de cette analyse.
On tire argument contre les Allemands de l’attitude italienne. On déclare, et ce sont des faits qui sont signalés et soulignés par tous les services du SD et par d’autres service allemands, que partout, à l’est du Rhône, les Italiens interviennent en faveur des Juifs.
Les services officiels italiens adressent non seulement des notes au gouvernement français lui interdisant de « marquer » les Juifs, protégeant ainsi les Juifs de toutes nationalités, mais entre les troupes italiennes et la population juive règne la meilleure entent. Les Italiens habitent chez des Juifs, se font inviter par les Juifs qui paient pour eux, ce qui donne là-bas l’impression que les conceptions allemande et italienne sont absolument divergentes. On nous signale, du côté français, que l’influence juive a déjà fait naître dans l’esprit des soldats italiens des signes de décomposition pacifiste et communiste, créant même une tendance pro-américaine. En même temps, ces intermédiaires juifs veillent à établir de bons rapports entre les soldat italiens et la population française. Il expliquent que Français et Italiens, étant de race latine, se comprendraient bien plus rapidement que Français et Allemands, ou qu’Allemands et Italiens.
La communication se termine par la déclaration suivante : « La condition préalable à l’application de ces mesures à la France entière est l’exécution de celle-ci en zone d’occupation italienne, sinon l’exode des Juifs vers cette zone, exode qui vient de commencer, prendrait des proportions importantes, et il n’en résulterait que des demi-mesures. »
Il convient de mentionner brièvement une impasse ultime entre les autorités françaises et italiennes. Les déportations de Juifs de Drancy vers Auschwitz avaient été suspendues pendant trois mois, entre début novembre 1942 et début février 1943. Lorsqu'elles reprirent, les Allemands, soucieux de remplir les convois de déportation, firent pression sur les responsables de Vichy pour qu'ils organisent des rafles de Juifs à grande échelle dans l'ancienne zone non occupée, y compris dans trois départements placés sous juridiction italienne (la Savoie, la Haute-Savoie et la Drôme). Durant la troisième semaine de février, des soldats italiens furent envoyés dans certaines localités – notamment à Annecy, en Haute-Savoie – pour empêcher accès aux commissariats de police locaux et empêcher ainsi le transfert des Juifs qui avaient été arrêtés et attendaient leur déportation.
Il convient de noter ici qu'au début de l'année 1943, des responsables italiens à Rome recevaient des rapports détaillés, émanant de sources fiables, décrivant la nature des atrocités perpétrées par le régime nazi contre les Juifs dans divers pays. Ces rapports, extrêmement crédibles et détaillés, ne pouvaient être ignorés.
NOTES DE BAS DE PAGE
[6] Le motif invoqué pour exiger ce transfert était que la présence de ces étrangers représentait un risque pour la sécurité.
[7] Dans Between Hitler and Mussolini (pages 87 à 89), Carpi propose une excellente analyse des événements décrits ici.
[8] À ce stade de la guerre (début 1943), l'armée allemande avait subi des revers majeurs. Les forces allemandes et italiennes étaient engagées dans des combats contre les Alliés en Afrique du Nord. Une invasion alliée de la Grande Bretagne semblait inévitable. L'Allemagne devait préserver l'Axe aussi longtemps que possible.
[9] Dans Between Hitler and Mussolini (page 106), Carpi écrit : « La fin du mois de janvier et le début du mois de février 1943 furent marqués par une activité inlassable, presque incroyable, de la part des diplomates et responsables militaires allemands et italiens concernant la coordination de la politique à l'égard des Juifs entre les deux partenaires de l'Axe. » Il note par exemple, à la page 108, qu'en l'espace de trois jours, le Standartenführer SS Knochen envoya quatre mémorandums à divers collègues allemands décrivant « l'attitude incompréhensible et potentiellement dangereuse adoptée par les autorités italiennes en France ».
[10] Poliakov, La condition des Juifs en France sous l’occupation italienne, page 62.
[11] Ibid., page 64.
[12] Ibid., pages 66 – 70.
[13] Comme indiqué précédemment, de nombreux enfants de Juifs nés à l'étranger — qui étaient pourtant citoyens français — avaient déjà été arrêtés et déportés.
[14] Ibid., page 66. Il arrivait que les autorités françaises se montrent disposées à accéder à cette demande, mais elles refusaient de prendre des mesures définitives.
MARS – JUILLET 1943
Frustrés par le cours des événements jusqu'alors, les responsables allemands cherchaient à forcer la main pour la question du traitement de la « question juive » dans la zone d'occupation italienne. Le 17 mars, l'ambassadeur d'Allemagne à Rome, von Mackensen, rencontra Il Duce (Mussolini) pour lui exposer trois options quant à la manière dont les Italiens pourraient gérer le sort des Juifs vivant dans leur zone d'occupation. La première option consistait à confier ces questions à la police française. La seconde prévoyait de les confier à la police italienne (c'est-à-dire à la place de l'armée italienne). La troisième envisageait de faire appel au Reichsführer-SS, qui travaillerait en collaboration avec la police française. Lors de cet entretien, Mussolini fit savoir à l'ambassadeur qu'il penchait pour la première option.
Le lendemain, des conseillers influents, notamment le nouveau ministre italien des Affaires étrangères, Giuseppe Bastianini, persuadèrent Mussolini de choisir la seconde option plutôt que la première. Le 19 mars, Mussolini transféra la responsabilité de la gestion des questions relatives aux Juifs dans le sud-est de la France de l'armée à la police. Ce même jour, il nomma l'inspecteur général de la police Guido Lospinoso pour superviser toutes les opérations nécessaires. L'inspecteur général quitta Rome immédiatement. En l'espace de trois jours, il établit son quartier général à Nice, après avoir fait une halte en chemin à Menton, France, pour s'entretenir avec des membres du commandement de la 4e armée italienne.
Lospinoso était chargé de retirer les Juifs des zones côtières situées dans la zone d'occupation italienne. Les Juifs ainsi évacués des côtes devaient être transférés vers des villes et villages situés à au moins 100 kilomètres à l'intérieur du pays. Après avoir établi son quartier général à Nice, l'inspecteur général de police entreprit immédiatement de trouver des logements appropriés et disponibles. Dans les localités voisines de Saint-Gervais et de Megève (département de la Haute-Savoie), au cœur des Alpes françaises, il négocia avec les autorités locales ainsi qu'avec les propriétaires d'hôtels et d'auberges restés en grande partie inoccupés pendant la guerre. Ces deux communes, situées à une distance considérable de la côte (environ 250 kilomètres), furent désignées pour accueillir le plus grand nombre de réfugiés transférés.[15] Lospinoso collabora également avec des responsables de la communauté juive de Nice pour « recruter » des Juifs consentant à être déplacés, ainsi que pour organiser et superviser le départ ordonné des autocars affrétés à cet effet.
En avril et mai, alors que le programme de transfert battait son plein, les autorités allemandes multiplièrent les tentatives pour contacter et rencontrer Lospinoso. Il est amplement établi que l'inspecteur général ne ressentit aucun scrupule à ignorer les sollicitations allemandes. Une sélection de télégrammes, reproduits dans La condition des Juifs sous l’occupation italienne occupation témoigne de la difficulté à joindre cette personne.
Un télégramme daté du 5 avril, envoyé par Knochen à Mueller, indique : « Nous avons essayé d'avoir des détails plus précis par les services italiens de Paris, au sujet du voyage de l’Inspecteur Général de la Police italienne Lo Spinoso. En réponse à une demande faite à Menton, on nous communique que, jusqu’à l’heure actuelle, on ignore tout de ce voyage.»[16] Dans un télégramme du 7 avril, Mueller répond à Knochen : « Avant de m'adresser à nouveau au Chef de la Police italienne, je vous prie de vous assurer si Lospinoso se trouve vraiment en France. Comme je vous l'ai déjà communiqué, le Chef de la Police italienne m'a déclaré récemment que Lospinoso est déjà en France depuis quelques jours. »[17] Le 12 mai, Roethke envoya un télégramme « Au Kommando de Dijon de la Police de Sûreté et du SD et aux Kommandos de Lyon et Marseille » pour solliciter leur aide : « Nous vous prions de nous tenir au courant et de nous communiquer immédiatement toutes observations concernant l’utilisation des forces de police italienne pour le règlement de la question juive ; en particulier, il est important de connaître la date exacte de l’application des mesures et la nature de celle prises par la police italienne dans les différentes régions. »[18]

Télégramme envoyé de Paris le 12 mai 1943 par Heinz Roethke au commando de la police de sécurité de Dijon et au SD, ainsi qu'aux commandos de Lyon et de Marseille. Source : Mémorial de la Shoah, I-46.
Le 24 mai, Roethke adressa une note à Knochen dont la teneur était la suivante : « “Le SS-Hauptsturmführer Gudekunst s’est entretenu avec le lieutenant Malfatti au sujet de la visite annoncée de l’Inspecteur général de la Police italienne, Lo Spinoso. Malfatti a déclaré que l’Ambassade d’Italie n’avait pas eu, entre temps, la visite de Lo Spinoso et qu’elle n’était pas au courent de ce projet de voyage. »[19] Ce même jour, Knochen envoya une longue communication à Mueller. Après s'être plaint du fait que « l'inspecteur général Lospinoso de la police italienne n'est toujours pas venu me voir et que nous ignorons tout de son éventuelle présence dans la zone italienne », il livra une analyse sans détour : « Ces faits ne font que confirmer ma supposition que certains services italiens se désintéressent pour le moins de la solution de la question juive en France, et qu’ils usent à ce sujet dans la mesure du possible d’une tactique dilatoire. »[20]
Les télégrammes et autres communications écrites émanant de responsables allemands en juin et juillet continuaient de refléter, dans une large mesure, la même confusion, la même incertitude et la même frustration que celles évoquées plus haut. Dans un rapport de synthèse daté du 21 juillet, Roethke traitait de « l’état actuel de la question juive en France ». Sous la rubrique « Situation numérique », il présentait des estimations du nombre de Juifs résidant dans diverses villes françaises (Paris : 60 000 ; Lyon : 40 000, etc.) et évaluait à 50 000 le nombre de Juifs vivant dans la zone d’occupation italienne. Sous la rubrique « Attitude italienne face à la question juive », il commençait par déclarer : « L’attitude des Italiens est, comme auparavant, incompréhensible. » Il ne s’en tenait pas là.
Les autorités militaires italiennes et la police italienne protègent les Juifs par tous les moyens à leur disposition. La zone d’influence italienne, en particulier la Côte d’Azur, est devenue franchement la terre promise des Juifs en France. Dans ces derniers mois, un exode massif des Juifs est effectué de notre zone d’occupation vers la zone d’intérêts italiens. La fuite des Juifs est favorisée par l’existence de milliers de voies détournées, par le concours de la population française et des autorités sympathisantes, par les fausses cartes d’identité, par un terrain qu’on ne peut embrasser d’un coup d’œil, rendant impossible une fermeture hermétique des zones d’influence.[21]
NOTES DE BAS DE PAGE
[15] Environ 850 Juifs furent placés en résidence forcée à Saint-Gervais au printemps 1943. Le chiffre généralement cité pour Megève est légèrement inférieur, soit environ 770. Des effectifs bien plus réduits de réfugiés juifs furent transférés dans de petites villes et villages situés à l'écart de la côte, tout en restant dans un rayon de 100 kilomètres de celle-ci. Ces localités comprenaient notamment : Saint-Martin-Vésubie, Venanson et Vence, dans le département des Alpes-Maritimes ; ainsi que Castellane et Barcelonnette, dans le département des Alpes-de-Haute-Provence.
[16] Ibid., page 80.
[17] Ibid., page 82.
[18] Ibid., page 86.
[19] Ibid., page 89.
[20] Ibid., page 90.
[21] Ibid., pages 115 - 118. La communication est adressée à un Obersturmbannführer Dr Schmidt.
AOÛT – SEPTEMBRE 1943
Dans la nuit du 9 au 10 juillet, les Alliés lancèrent leur campagne militaire contre l'Italie en envahissant l'île de Sicile. Il s'agissait d'une attaque massive, mobilisant un grand nombre de parachutistes et de troupes débarquées à l'aide de véhicules amphibies. En moins de six semaines, l'« opération Husky » — nom donné à cette offensive — permit de chasser les forces italiennes et allemandes de l'île. Au début du mois de septembre, les Alliés allaient utiliser cette ile sicilienne comme point d'appui pour lancer l'invasion de la péninsule italienne.
À cette époque, l'Italie avait subi plusieurs défaites militaires, et la confiance ainsi que le soutien de la population envers Mussolini étaient au plus bas. Le 25 juillet, le roi d'Italie Victor-Emmanuel III, soutenu par le Grand Conseil fasciste et par l'armée, fit destituer et arrêter Mussolini. Le roi chargea le maréchal Pietro Badoglio, un général de renom, de former un nouveau gouvernement.
Initialement, de nombreuses personnes vivaient dans la zone d'occupation italienne — Juifs comme non-Juifs, ainsi que de nombreux soldats italiens qui y étaient stationnés — accueillirent la nouvelle avec enthousiasme, croyant que c'était presque la fin de la guerre. Toutefois, cette liesse générale fit rapidement place à une vive inquiétude. La situation dans le sud-est de la France venait d'être soudainement déstabilisée. Il était impossible de prévoir le cours des événements. Il semblait probable que l'armée italienne se retirerait de tout ou partie du territoire qu'elle occupait en France, mais nul ne savait quand ni comment cela se produirait. Si la situation était préoccupante pour beaucoup d'habitants de la zone d'occupation italienne, elle s'avérait particulièrement périlleuse pour les Juifs. Quel sort leur serait réservé ? Tomberaient-ils aux mains des autorités allemandes et françaises, désireuses de les arrêter et de les déporter ? Pourraient-ils se replier aux côtés des soldats italiens et rester sous leur protection ?
Au début du mois d'août, l'inquiétude était vive parmi les Juifs résidant à Saint-Gervais, à Megève et dans d'autres centres de résidence forcée établis par les autorités italiennes. Les responsables juifs de ces enclaves restaient en contact avec des personnes clés à Nice, dans l'attente d'instructions sur le moment et la manière dont les réfugiés devraient évacuer, ainsi que sur leur destination. Dans l'ensemble, les Juifs estimaient que leurs chances de survie étaient meilleures s'ils demeuraient sous contrôle italien ; c'est pourquoi leurs dirigeants cherchaient à obtenir des autorités italiennes la garantie que, si leurs troupes devaient se retirer de France, elles n'abandonneraient pas les réfugiés juifs sur place.
L'organisation de sauvetage juive connue sous le nom d'OSE (Œuvre de secours aux enfants) avait commencé, dès mars 1943, à faire passer clandestinement des groupes d'enfants non accompagnés (i.e., sans leurs parents ou d'autres adultes) de France en Suisse. Ces passages s'effectuaient depuis le département français de la Haute-Savoie vers le canton suisse de Genève. Une fois la frontière franchie, les enfants étaient en sécurité, hors de portée des autorités allemandes et françaises. Quelques mois plus tard, en mai, l'OSE suspendit ses opérations de passage clandestin. Il n'était plus nécessaire de faire traverser la frontière aux enfants, car ceux-ci étaient en sécurité une fois arrivés dans la zone d'occupation italienne.
Fin juillet 1943, après la chute de Mussolini et la déstabilisation de la situation dans la zone d'occupation italienne, l'OSE reprit ses opérations de passage clandestin. Peu après, les responsables de l'OSE chargèrent Simon Lévitte, dirigeant du Mouvement de jeunesse sioniste (MJS), de mettre sur pied un second réseau de passage qui opérerait indépendamment du premier. Simon Lévitte demanda à Mila Racine de se charger de cette mission périlleuse. À la mi-août, elle mena une opération « test » : elle organisa un groupe de onze enfants non accompagnés, les conduisit à la frontière près d'Annemasse et fit passer le groupe clandestinement. Ces onze enfants vivaient tous avec leurs familles à Saint-Gervais. Mila fut bientôt rejointe par un jeune Juif nommé Tony Gryn. Ensemble, ils organisèrent et dirigèrent une équipe composée de cinq autres membres du MJS.
À la mi-août, nombreux étaient ceux qui, vivant dans la zone d'occupation italienne, espéraient encore qu'un plan avait été mis en place et qu'ils resteraient sous contrôle italien. Lors des négociations avec son allié de l'Axe, l'Italie avait accepté de se retirer de la majeure partie de sa zone d'occupation. Elle conserverait la moitié du l'est du département des Alpes-Maritimes, une zone qui comprenait la ville de Nice. Le sort des Juifs vivant sous la protection de l'armée italienne n'a pas été abordé lors des négociations sur le retrait des troupes. Néanmoins, les Italiens ne souhaitaient pas que les Juifs tombent aux mains des Allemands, et l'accord qu'ils ont négocié semblait offrir un moyen de les protéger. La plupart des Juifs vivant dans la zone d'occupation italienne résidaient à Nice. Parmi les différents centres d'accueil où les Juifs avaient été envoyés, Saint-Gervais et Megève étaient les plus inquiétants ; ces deux centres étaient éloignés de la zone censée rester sous contrôle italien et étaient devenus le foyer d'une importante communauté juive. À la fin du mois d'août, les dirigeants juifs des différentes enclaves de l'intérieur travaillèrent avec les membres du Comité Dubouchage à Nice, ainsi qu'avec Lospinoso et son équipe, afin d'organiser le transfert ordonné des Juifs vers ce qu'ils appelaient « la nouvelle zone italienne ».
Début septembre, des événements vinrent bouleverser l'accord négocié entre les partenaires de l'Axe, et ce malheureux événement eut des conséquences terribles pour les réfugiés juifs du sud-est de la France. Le soir du 8 septembre, le général Dwight Eisenhower annonça à la radio des Nations Unies que l'Italie avait capitulé sans condition face aux Alliés. (Certains historiens ont qualifié le moment de l’annonce « prématuré ». Cependant, si l’on considère les archives historiques concernant les négociations menées en août et début septembre entre les représentants de l’Italie et les représentants des Alliés, il faut conclure que le mot « prématuré » ne rend pas compte de la véritable nature de la situation et est, en fait, trompeur.[22]) Le même jour (8 septembre), de nombreux réfugiés juifs qui vivaient à Saint-Gervais et à Megève furent amenés à Nice par un convoi de camions militaires.
L’annonce d’Eisenhower prit beaucoup de monde au dépourvu, mais certains s’y attendaient et étaient prêts. Le haut commandement allemand en France s’affairait à préparer l’arrestation des Juifs vivant sous la protection des soldats italiens, dès le départ de ces derniers. Les troupes allemandes avaient discrètement pris position dans toute la zone d’occupation italienne et attendaient l’ordre de passer à l’action. Le 4 septembre, Röthke avait adressé une directive à son subordonné, le SS-Sturmbannführer Hagen, lui ordonnant d’arrêter et de déporter tous les Juifs, quelle que soit leur nationalité.[23] Dans ce long document, Röthke donnait à Hagen des instructions sur divers points de procédure.
La Côte d’Azur, les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie, Grenoble, ainsi que les endroits situés à la frontière, seraient les points d’appui de cette action… Pour prévenir la fuite des Juifs, il faudrait d’abord commencer par les localités frontalières et ensuite passer le peigne dans toute la région intéressée, en allant d’Est en Ouest.
Les Juifs seront arrêtés avec les membres de leur famille. Ils peuvent emporter des vêtements le plus indispensables ainsi que tous objets d’utilité et de nécessité quotidiennes, pour autant que leur transfert immédiat dans des camps provisoires de rassemblement n’apparaisse pas nécessaire pour des raisons particulières...
Lorsque la capture des Juifs sera achevée, ceux-ci seront transférés des camps provisoires par convois de 1 000 à 2 000 personnes têtes au camp juif de Drancy, où, après examen approfondi de leur nationalité, ils seront évacues aussitôt vers l’Est, pour autant qu’ils soient susceptibles d’être déportés.
Le nettoyage complet des Juifs de l’ancienne zone d’influence italienne est non seulement nécessaire dans l’intérêt du règlement définitif de la question juive en France, mais il répond aussi à de pressantes raisons de sécurité pour les troupes allemands…
Les Italiens ayant interdit, dans leur zone d’influence, l’estampillage des cartes d’identité et des titres d’alimentation, la détermination des éléments suspects appartement a la race juive y est encore plus difficile que dans l’ancienne zone occupée, ou nous disposons pour le contrôle des registres des Juifs. Par conséquent, il est nécessaire de nous adjoindre des Français anti-juifs pour dépister et dénoncer les Juifs camoufles ou ceux qui se cachent.
L’argent ne devrait jouer aucun rôle. (Proposition : 100 francs par Juif).
Pendant dix mois, les Italiens avaient tout mis en œuvre pour éviter que les Juifs ne tombent aux mains des Allemands. Tout au long du mois d'août, alors même que leur propre présence sur le sol français vacillait, ils avaient promis aux réfugiés juifs de les protéger. Toutefois, dès l'annonce de l'armistice, les soldats italiens se trouvèrent confrontés à une menace immédiate : être fusillés ou capturés en tant que « francs-tireurs » — des combattants irréguliers ne pouvant prétendre au statut de prisonnier de guerre. Pour sauver leur vie, ils prirent la fuite.
Aussitôt, des troupes de la Wehrmacht et une équipe triée sur le volet d'agents de la Gestapo prirent position à Nice et dans ses environs. Les historiens s'accordent à dire que le règne de terreur qu'ils instaurèrent et maintinrent tout au long de l'automne 1943 n'avait aucun équivalent avec ce qui s'était produit auparavant en France. Entre la mi-septembre et la mi-décembre, 2 157 Juifs furent transférés de Nice vers le camp d'internement de Drancy, souvent qualifié d'antichambre d'Auschwitz.[24]
NOTES DE BAS DE PAGE
[22] Voir, par exemple, Agarossi, Elena, A Nation Collapses: The Italian Surrender of September 1943, traduit par Harvey Gergusson II (New York : Cambridge University Press, 2000). Les négociations d'armistice entre le gouvernement italien de Badoglio et les Alliés furent longues et complexes. L'armistice fut signé le 3 septembre, mais sa conclusion fut tenue secrète. Dès la signature de l'armistice, les Italiens étaient tenus de prendre toutes les dispositions en leur pouvoir pour se préparer à combattre aux côtés des Alliés — et contre les forces allemandes — une fois l'invasion lancée. Les Alliés comptaient tout particulièrement sur le soutien de l'armée italienne à Rome et dans ses environs. Agarossi écrit : « L'ampleur du manque de préparation italien ne fut découverte que dans la nuit du 7 septembre, lorsque le général Maxwell Taylor arriva à Rome pour une mission secrète. Commandant d'une division aéroportée, il était accompagné d'un autre officier ; leur mission consistait à mettre en point les accords et à vérifier la fiabilité des assurances données par Castellano, selon lesquelles les aéroports où devaient atterrir les parachutistes alliés étaient bien aux mains des Italiens. Mais les deux officiers constatèrent avec stupeur que la seule préparation effectuée à leur intention était un dîner somptueux » (page 87). Ce manque de préparation de la part des Italiens eut pour conséquence de chambouler l'opération militaire coordonnée qui avait été prévue.
[23] Poliakov, La condition des Juifs sous l’occupation italienne, pages 131 – 135.
[24] Klarsfeld, Serge, Nice/Hôtel Excelsior : Les rafles des Juifs par la Gestapo à partir du 8 septembre 1943 (Paris : Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France, 1998).
Post-scriptum à la disparition de la zone d'occupation italienne en France
Comme indiqué précédemment, de la fin du mois de juillet jusqu'à la fin du mois d'août, les Juifs vivant dans la zone d'occupation italienne étaient conscients de la menace imminente pesant sur leur sécurité. Ils comprenaient que les Alliés se préparaient à envahir l'Italie et qu'une telle invasion entraînerait des bouleversements majeurs dans les relations de l'Italie avec l'Allemagne et avec les Alliés. Bien que nul ne pût prédire avec précision le déroulement des événements, les Juifs placés sous la juridiction de l'armée italienne estimaient que leurs chances de survie seraient optimales s'ils y demeuraient, plutôt que de tomber aux mains des autorités allemandes ou françaises. Les efforts héroïques déployés par un homme pour concevoir et mettre en œuvre un plan visant cet objectif méritent d'être soulignés.
Angelo Donati était un banquier et homme d'affaires juif italien, jouissant d'une grande notoriété et du respect des dirigeants d'entreprise ainsi que des responsables gouvernementaux, tant en France qu'en Italie[25]. Dès les premiers mois de l'occupation italienne, Donati collabora avec des membres du Comité Dubouchage pour venir en aide aux réfugiés juifs parvenus à Nice. Après l'arrivée à Nice de l'inspecteur général de la police italienne Guido Lospinoso, Donati travailla en partenariat avec lui. En juin, bien avant la chute de Mussolini, Donati s'inquiétait du sort qui pourrait être réservé aux Juifs vivant dans le sud-est de la France. Il sollicita l'aide du père Marie-Benoît, un moine capucin qui, à cette époque, était en instance de transfert de la France vers le Vatican.

Angelo Donati

Père Marie-Benoît.
Initialement, le plan de Donati visait à obtenir l'autorisation pour des milliers de Juifs résidant dans le sud-est de la France de se rendre en Italie. Il entreprit des démarches en ce sens auprès de responsables italiens, tant en France qu'en Italie. Pour faire avancer ce projet, le père Marie-Benoît sollicita et finit par obtenir une audience auprès du pape Pie XII, soumettant au secrétariat pontifical un dossier détaillant la proposition.
Fin juillet, après que le roi Victor-Emmanuel III eut limogé Mussolini et nommé le maréchal Pietro Badoglio à la tête d'un nouveau gouvernement, il devint évident que l'Italie — qui peinait déjà à gérer l'afflux d'un grand nombre de réfugiés — ne serait pas disposée à accueillir entre 20 000 et 30 000 réfugiés juifs venaient de France. En août, Donati modifia son plan : il proposa que les réfugiés admis en Italie soient ensuite transférés vers des territoires d'Afrique du Nord sous contrôle britannique et américain. Ce transfert devait s'effectuer à bord de navires italiens en location, dont le coût serait couvert par des fonds provenant de l'American Jewish Joint Distribution Committee (le « Joint »).
Tout au long du mois d'août et durant les premiers jours de septembre, Donati et le père Marie-Benoît s'employèrent activement à faire accepter ce plan par les différentes parties participant à gérer la logistique complexe nécessaire à sa mise en œuvre. La tâche était ardue. De nombreux acteurs étaient impliqués, notamment des diplomates britanniques et américains, des responsables du gouvernement italien ainsi que des représentants du Vatican et du Saint-Siège. L'annonce de l'armistice par le général Eisenhower, le 8 septembre, mit fin à tout espoir de réaliser ce projet.
NOTES DE BAS DE PAGE
[25] On trouvera une excellente analyse du rôle d'Angelo Donati dans l'histoire de la zone d'occupation italienne en France, ainsi que de son plan de sauvetage des Juifs, dans l'ouvrage de Susan Zuccotti intitulé Père Marie-Benoît and Jewish Rescue: How a French Priest Together with Jewish Friends Saved Thousands during the Holocaust (Bloomington : Indiana University Press, 2013). Comme le titre l'indique, ce livre offre également un éclairage précieux sur le rôle joué par le père Marie-Benoît pour faire accepter et soutenir le plan Donati. Comme l'explique Zuccotti, l'action du prêtre en faveur du plan Donati ne constituait qu'une partie des efforts qu'il a déployés, en France et en Italie, pour venir en aide aux Juifs et les sauver durant la Shoah.

Photo : Peinture de Daniella Wexler Racine.
L'HÉRITAGE DE MILA
Daniella Wexler Racine est la fille d'Emmanuel (Mola), le frère de Mila. Elle vit en Israël depuis presque toujours. Ancienne magistrate, elle est aujourd'hui une artiste multimédia de renom dont les œuvres ont été exposées en Israël et à l'étranger. Daniella a réalisé les quatre portraits de Mila présentés sur ce site. Je lui ai demandé de nous dire ce qu'elle pense de ce tableau que vous voyez ici et, plus généralement, la manière dont Mila a inspiré sa vie et son art.
J'ai peint ce portrait de ma tante Mila — que je n'ai jamais connue — en 2009, après le décès de mon père, son frère. C'est à cette époque que j'ai découvert des documents, des photographies et des médailles qui lui avaient été décernés à titre posthume. Elle fut une héroïne de la Résistance, ayant sauvé de nombreux enfants en les aidant à passer clandestinement en Suisse.
Bien qu'elle ait été, dans sa jeunesse, une jeune fille choyée et fragile, la guerre a révélé en elle une femme d'un courage exceptionnel.
Dans mon imagination, Mila est restée éternellement jeune, belle et rayonnante, entourée d'admirateurs et aimée de tous. Elle aimait chanter et danser, et débordait d'une immense joie de vivre. C'est pourquoi j'ai voulu que ce portrait soit coloré, féminin et lumineux. Je souhaite qu'on se souvienne d'elle ainsi, et non pas uniquement à travers le prisme de la guerre et de la Shoah.