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L'appel à la résistance contre l'occupation nazie

Aperçu des opérations de passage clandestin à la frontière 

En mars 1943, le groupe de sauvetage d'enfants connu sous le nom d'« OSE » (Œuvre de secours aux enfants) avait commencé à faire passer clandestinement des groupes d'enfants non accompagnés de France en Suisse. Ces passages s'effectuaient dans le département français de la Haute-Savoie vers le canton suisse de Genève. Une fois la frontière franchie, les enfants étaient en sécurité ; ils se trouvaient hors de portée des autorités allemandes et françaises.

Vous vous demandez peut-être : pourquoi les parents n’ont-ils pas franchi la frontière avec leurs enfants? Pourquoi seulement les enfants ? Les réfugiés juifs n’étaient pas les bienvenus en Suisse et ne bénéficiaient d’aucun droit d’asile. De plus, jusqu’à la fin de 1942, les politiques et les pratiques concernant le sort des Juifs entrant illégalement dans le pays variaient d’un canton à l’autre et selon les périodes. Les Juifs parvenant à franchir la frontière risquaient d’être refoulés ou, au contraire, d’être autorisés à rester. En cas de refoulement, ils pouvaient être directement remis aux autorités françaises et s’exposer ainsi à une arrestation et à une déportation. La situation a toutefois évolué à la fin de 1942. Le gouvernement fédéral suisse a défini plusieurs catégories dites de « cas de rigueur », c’est-à-dire des groupes de personnes autorisées à séjourner dans le pays même en cas d’entrée illégale. Parmi ces catégories figuraient les enfants non accompagnés de moins de 16 ans et les familles comptant un enfant de moins de six ans. (Plus tard, en juillet, la limite d’âge pour les filles non accompagnées a été portée à 18 ans.)

Drawing of barbed wire at the border in 1944, done by child survivor Evelyne Flam (née Zysman)

Dessin : Franchir la frontière franco-suisse à l'automne 1943 ou au printemps 1944 n'était pas chose aisée. La frontière était fortifiée par de multiples rangées de barbelés et patrouillée par des soldats allemands. Ce dessin, réalisé par Evelyne Flam (née Zysman) en 1990, illustre son souvenir de la frontière lors de son passage au printemps 1944. Evelyne faisait partie d'un convoi organisé par des membres du Bund et ayant franchi la frontière suisse.

A frame that appears in the 2002 film entitled Mémoires de la frontière (Memories of the Border)

Photo : Une image tirée du film de 2002 intitulé Mémoires de la frontière. Pour les besoins du film, la barrière de barbelés qui existait en 1943-1944 a été reconstituée à partir de photos d'archives. On remarquera que le dessin réalisé par Evelyne Flam d'après ses souvenirs correspond étroitement à la photo.

En mai 1943, l'OSE suspendit ses opérations de passage clandestin. Il n'était plus nécessaire de faire traverser la frontière aux enfants ; une fois conduits dans la zone d'occupation italienne, les enfants juifs étaient en sécurité. Toutefois, fin juillet 1943, après la chute de Mussolini, la situation dans la zone d'occupation italienne se déstabilisa et son avenir devint incertain. Nul ne savait si, ni quand, les soldats italiens se retireraient de la zone qu'ils occupaient dans le sud-est de la France. Face à cette incertitude, l'OSE reprit ses opérations de passage clandestin en août. Les responsables de l'OSE demandèrent également au Mouvement de la Jeunesse Sioniste (MJS) d'organiser un second réseau de passage, qui opérerait indépendamment du premier. Simon Lévitte demanda à Mila Racine de mener une sorte d'opération d'essai ; le 17 août, elle parvint à faire passer un groupe de onze enfants non accompagnés en Suisse, à un point de passage situé aux abords d'Annemasse. Ces onze enfants vivaient tous avec leurs familles à Saint-Gervais.

Le fonctionnement du réseau de passage clandestin MJS

Fort du succès de ce premier « cas test », Simon Lévitte envoya Tony Gryn, lui aussi membre du MJS, à Saint-Gervais pour travailler aux côtés de Mila. Tony, âgé de 22 ans, était grand, mince et beau. Tout comme Mila, il était né hors de France – dans son cas, Lublin, Pologne – mais il avait grandi à Paris et il parlait couramment français. Rien chez lui ne trahissait ses origines étrangère et juif.

En un laps de temps très court – les deux dernières semaines d'août et la première de septembre – Mila et Tony ont entrepris ci qui, rétrospectivement, s'apparente à une tâche herculéenne. Ils ont recruté trois autres personnes pour se joindre : Maurice Maidenberg, Bella Wendling et Sacha Racine (la sœur de Mila). (Plus tard, un jeune homme nommé Roland Epstein rejoindrait également l'équipe.) À la fin de la première semaine de septembre, l'équipe avait rassemblé et fait passer en Suisse cinq autres groupes d'enfants non accompagnés. Durant cette période, ils ont également quitté Saint-Gervais et établi leur nouvelle base d'opérations à Annecy.


Le 8 septembre 1943, le général Dwight Eisenhower annonça au monde entier que les Alliés avaient signé un armistice avec l'Italie. Aussitot, les soldats italiens stationnés dans le sud-est de la France abandonnèrent leurs positions et prirent la direction de la frontière italienne, à pied ou en camion. L'armée allemande s'empara rapidement du territoire que les Italiens avaient occupe des dix mois précédents. La Gestapo établit un quarter general doté

Tony Gryn, 1946.

Photo : Nethenal (Tony), Paris, 1946. Photo reproduite avec l'aimable autorisation de la famille Gryn.

d'importants effectifs à Nice et fit régner la terreur parmi tous les Juifs de la région. Les historiens s'accordent aujourd'hui à dire que les méthodes employées par les nazis dans l'ancienne zone d'occupation italienne pour traquer, arrêter et déporter les Juifs furent particulièrement brutales et sans discernement. Jusque-là, bien que les nazis aient eu recours à de telles méthodes dans certaines villes d'Europe centrale et de l'est, ils s'en étaient, pour l'essentiel, abstenus de les utiliser en France et dans les autres pays d'Europe de l'Ouest. 

 

À peu près au moment où le MJS installait une base opérationnelle à Annecy, l'armée allemande y établissait un quartier général régional. Dans les semaines qui suivirent, l'équipe du MJS mena ses activités sous le nez des autorités allemandes.

Annecy Lake, 2006.

Photo : Lac d'Annecy, 2006. © Nancy Lefenfeld . Annecy est une cité antique et orinique nichée dans les Alpes françaises. Le lac d'Annecy est le troisième plus grand lac de France : long de 14 km et large de 3 km, il atteint une profondeur maximale de 82 mètres. Il s'est formé il y a environ 18 000 ans, suite à la fonte des glaciers alpins. Les archéologues datent les premières traces d'occupation humaine sur ses rives de 4000 avant notre ère.

Vous vous demandez peut-être pourquoi l'équipe du MJS a choisi de conduire leurs opérations à une base située à Annecy. Le MJS y accueillait des enfants juifs envoyés d'autres régions de France (Nice, Paris, Limoges, etc.). Le plus souvent, ces enfants effectuaient le trajet en train. Annecy constituait un point d'accueil tout indiqué car, grâce aux chemins de fer, c'était la ville la plus accessible du département de la Haute-Savoie. (Pour beaucoup, atteindre la Haute-Savoie représentait une étape décisive pour parvenir ensuite à la frontière franco-suisse.) 

 

 

Qui envoyait les enfants à l'équipe du MJS ? Plusieurs organisations juives opéraient illégalement et clandestinement pour transférer des enfants juifs enfants juifs de diverses régions de France vers l'équipe du MJS à Annecy. Parmi ces groupes de résistance humanitaire figuraient notamment l'OSE, la « Sixième » (branche clandestine des Éclaireurs israélites de France) et le Comité de la rue Amelot. En règle générale, les membres de ces groupes organisaient le voyage en train de l'enfant ou du groupe d'enfants jusqu'à Annecy. Dans certains cas — mais pas systématiquement —, l'enfant ou les enfants étaient accompagnés d'un adulte.

À leur arrivée à Annecy, les enfants étaient conduits dans un refuge où ils étaient nourris et pris en charge. Ils y patientaient quelque temps — généralement un à trois jours — le temps d'organiser un « convoi », c'est-à-dire un groupe destiné à être conduit jusqu'à la frontière suisse et à la franchir.

 

Accompagner des groupes d'enfants depuis Annecy jusqu'à la frontière et assurer leur passage de la France vers la Suisse constituait une mission particulièrement ardue et périlleuse. Il fallait notamment éviter les patrouilles allemandes, traverser des lits de cours d’eau et couper à travers des rangées de fil de fer barbelés. Tout cela devait s'accomplir dans le calme et le silence le plus total de la part des enfants. Les organisateurs, ainsi que la plupart des enfants sous leur responsabilité, comprenaient parfaitement qu'en cas de capture, ils seraient arrêtés et très probablement déportés.

 

Pour les membres de l'équipe du MJS, cette opération de passage clandestin était épuisante, tant physiquement qu'émotionnellement. Ils parvenaient néanmoins à soutenir un rythme soutenu et rapide, faisant passer en moyenne trois groupes d'enfants de France en Suisse chaque semaine.

Les 274 convois du MJS 

Le passage clandestin des enfants juifs de la France vers la Suisse en 1943-1944 constituait une forme de résistance humanitaire. Le terme « résistance humanitaire » désigne des activités illégales menées dans la clandestinité pour contrecarrer un oppresseur et sauver des êtres humains. La résistance humanitaire se distingue de ce que l'on appelle traditionnellement l’œuvre de secours. Ce dernier inclut des activités légales, exercées en plein jour, pour venir en aide aux personnes en danger.

 

Je pense qu'il est important, pour mieux comprendre comment les individus s'entraidaient pour survivre sous le régime nazi, de faire la distinction entre la résistance humanitaire et le travail d'assistance.

 

Quel exemple peut-on citer de travail d'assistance mené en France pendant l'Occupation ? Des organisations – juives et non juives – ont mis en place des opérations dans certains camps d'internement français afin de venir en aide aux internés. Elles s'efforçaient de fournir de la nourriture et des soins médicaux indispensables, ainsi que d'organiser des activités pour les enfants. Bien que ce travail fût difficile et d'une importance capitale, il ne présentait pas de danger suscité pour ceux qui l'accomplissaient.

 

Le passage clandestin des enfants juifs de la France vers la Suisse représente une forme de résistance humanitaire. Une autre forme de résistance humanitaire consistait à fabriquer et à distribuer de faux papiers de bonne qualité (cartes d'identité, certificats de baptême, etc.). Pour un adulte juif vivant en France sous l'Occupation, possède une fausse carte d'identité de bonne qualité – lui permettant de passer pour non juif – pouvait faire la différence entre la vie et la mort.

La résistance humanitaire était, par définition, dangereuse. Quiconque s'y engageait risquait sa vie. Autrement dit, il courait le risque d'arrestation, d'emprisonnement, de déportation et de mort. Le taux de survie relativement élevé des Juifs en France (76 %) est intimement lié au fait que Juifs et non-Juifs ont mené des actions de résistance humanitaire, petites et grandes. (Ce taux de survie de 76 % correspond à la proportion de Juifs vivant en France à la veille de la Seconde Guerre mondiale qui ont survécu le conflit.)

 

En raison du danger inhérent à cette activité, les résistants humanitaires agissaient dans la plus grande discrétion. Ils utilisaient des pseudonymes et ne conservaient que le strict minimum de documents écrits. Lorsqu'il était nécessaire de noter des informations, ils le faisaient souvent de manière codée. Au sein d'un réseau de résistants, la diffusion des informations était strictement limitée aux personnes qui devaient être au courant.

 

C’est en partie à cause de la nécessité du secret que les survivants, leurs descendants et les chercheurs éprouvent souvent des difficultés à comprendre et à documenter avec précision la nature et l’ampleur de ces activités de résistance.

Dans mon livre, Le sort des autres : Le sauvetage d’enfants juifs à la frontière franco-suisse, je documente chacun des 24 convois d’enfants que l’équipe du MJS a fait passer clandestinement de France en Suisse durant l’été et l’automne 1943. J’y indique également les noms des personnes composant chaque convoi et fournis des données essentielles les concernant. Lorsqu’il s’agit d’actions de résistance humanitaire, un tel niveau de détail est rarement possible. Comment est-ce possible dans ce cas précis ?

 

 

En 1943, lorsqu'un enfant non accompagné parvenait à entrer illégalement en Suisse, il était appréhendé par un garde-frontière suisse. Ce dernier rédigeait alors un procès-verbal d'arrestation. Je reproduis ici le procès-verbal établi pour Wolf Wapniarz. Wolf faisait partie des 19 enfants passés illégalement en Suisse par l'équipe du MJS le 24 septembre.

 

Dans les jours suivant l'arrestation, un fonctionnaire suisse rédigeait un document intitulé « Déclaration » pour chaque enfant entré en Suisse. Cette déclaration consignait diverses informations sur l'enfant ainsi que des précisions sur les circonstances et/ou les motifs de son passage à la frontière. Bien que l'enfant n'en fût pas l'auteur, il lui était demandé de signer ce document. Voici la déclaration établie pour Wolf.

 

Pendant près de cinquante ans après la fin de la guerre, ces documents sont restés entreposés dans les archives genevoises, peu consultés et largement méconnus. Ils ont été mis au jour dans les années 1990.

 

J'ai eu la chance de pouvoir consulter des centaines de ces procès-verbaux d'arrestation et de déclarations. Ajoutés aux informations conservées dans les archives du Mémorial de la Shoah à Paris, ces documents suisses m'ont permis de reconstituer les convois du MJS passés en Suisse à la fin de l'été et à l'automne 1943, ainsi que d'identifier les personnes composant chacun de ces groupes.

Arrest Report Prepared for Wolf Wapniarz, 1943
Declaration signed by Wolf Wapniarz, 1943

Reproduction de deux documents — un procès-verbal d'arrestation (en haut) et une déclaration (en bas) — établis pour Wolf Wapniarz par les autorités suisses à la suite de son arrestation en 1943. Toute personne entrant en Suisse et autorisée à y séjourner se voyait attribuer un identifiant numérique unique ; dans le cas de Wolf, il s'agissait du numéro 4911. Source : Archives d'État de Genève.

Self-portrait taken by Wolf Wapniarz, 2017

Voici une photo que Wolf Wapniarz a prise de lui-même et qu'il m'a envoyée en 2017. En 1943, les parents de Wolf, ainsi que ses trois frères et sa sœur, ont tous été déportés à Auschwitz. Wolf fut le seul membre de sa famille à survivre à l'Occupation. © Nancy Lefenfeld.

Painting of Mila done by Daniella Wexler Racine

Painting of Mila by Daniella Wexler Racine.

L'HÉRITAGE DE MILA

 André Panczer avait huit ans lorsqu'il a traversé clandestinement la frontière, le 21 septembre 1943. Dans ses mémoires, Je suis né dans l’Faubourg St. D’nis : Odyssée d’un enfant de la Shoah, André raconte comment ses parents l'ont envoyé en train de Nice à Annecy. Là, l'équipe du MJS l'a caché et pris en charge, aux côtés d'autres enfants. Quelques jours plus tard, André et 18 autres enfants furent conduits dans un café situé à la périphérie d'Annemasse. Ils restèrent cachés dans l'arrière salle du café toute la journée. À la tombée de la nuit, ils furent sortis du café. Après une longue marche, ils atteignirent la rive du Foron et passèrent en Suisse. André garde de cette expérience un souvenir terrifiant ; il a écrit dans ses mémoires que les enfants étaient « saisis par la peur et l'angoisse ». À l'époque, il ignorait l'identité des personnes ayant organisé ou effectué ce passage. En 2008, j'ai adressé une lettre à André pour lui demander s'il était bien l'enfant nommé André Panczer qui avait traversé la frontière de la France vers la Suisse en 1943. (J'avais consulté, dans les archives de Genève, le procès-verbal d'arrestation et la déclaration établis à son sujet, des décennies plus tôt, par les autorités suisses.) C'est alors qu'il a entrepris des recherches pour en savoir plus sur Mila et les autres membres de l'équipe du MJS. Au cours des presque vingt années qui ont suivi, André et son épouse, Rachel, ont travaillé sans relâche pour faire connaître l'histoire de la vie, de l'action et de la mort tragique de Mila à des centaines d'élèves ainsi qu'à un large public, tant en France qu'à l'étranger. Ils ont également joué un rôle déterminant dans l'initiative et la mise en œuvre de l'inauguration de plaques commémoratives en l'honneur de Mila, à divers endroits de Paris et à Annemasse.

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