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Sur les traces de Mila, 1919 - 1942

Mila, Emmanuel (Mola), and Sacha Racine, Paris, vers 1927

Photo : Mila, Emmanuel (Mola) et Sacha Racine, Paris, vers 1927. Photo reproduite avec l'aimable autorisation de la famille Racine.

L'enfance et l'adolescence de Mila

Elle est née le 14 septembre 1919 à Moscou et, bien que son prénom de naissance fût Myriam, elle a toujours été appelée Mila. Lorsque j’ai interrogé plusieurs de ses cousins, il y a de nombreuses années, ils m’ont raconté qu’ils utilisaient souvent un diminutif affectueux qui, à l’oral, sonnait comme « Mil-ush-ka».

En 1926, la famille Racine émigra à Paris. Au moment de ce déménagement, Mila avait sept ans ; son frère, Emmanuel (surnommé Mola), en avait quinze, et sa sœur, Sacha, trois.

Peu après s’être installée à Paris, la famille vécut dans un immeuble situé au 97, rue de Rome, dans le 17e arrondissement de la capitale, au nord-ouest de la gare Saint-Lazare.

En mars 2016, la Ville de Paris a organisé une cérémonie pour inaugurer une plaque commémorative apposée sur la façade de cet immeuble. Cette plaque porte l'inscription suivante :

À la mémoire de MILA RACINE, 1919 – 1945, Croix de guerre et Médaille de la Résistance, morte en déportation à Mauthausen ; ayant sauvé la vie de 236 enfants juifs, elle a vécu dans cet immeuble de 1926 à 1940, avec son frère Emmanuel et sa sœur Sacha, eux aussi résistants.

 

Note : Comme je l'explique dans Le sort des autres, les 24 convois que le MJS a fait passer la frontière en 1943 totalisaient 274 personnes. Sur ce nombre, la grande majorité — 239 — était constituée d'enfants non accompagnés.

Plaque honoring Mila on 97, rue de Rome, Paris

Photo : Plaque installée au 97, rue de Rome, 75017, Paris, mars 2016.

Cérémonie d'inauguration de la plaque commémorative en mars 2016

Photo : Cérémonie d'inauguration de la plaque au 97, rue de Rome, mars 2016. © Nancy Lefenfeld.

La cérémonie qui s'est tenue en 2016 a rassemblé de nombreuses personnes : des représentants de la Ville de Paris, des hommes et des femmes que Mila avait aidés à faire passer la frontière clandestinement en 1943, des descendants de ceux qu'elle avait secourus, des membres de la grande famille Racine, et bien d'autres encore. La femme représentée ici est Frida Wattenberg ; elle fut elle aussi membre du MJS (Mouvement de la jeunesse sioniste) et mena diverses actions de résistance humanitaire, telles que l'accompagnement d'enfants juifs de Grenoble à Annemasse afin de leur permettre de franchir la frontière.

Ayant grandi à Paris, Mila connut une enfance heureuse. De nombreux membres de la grande famille Racine — tantes, oncles et cousins ​​— avaient eux aussi émigré de Moscou à Paris. Pour célébrer les fêtes juives et autres occasions spéciales, ils se réunissaient autour d'une immense table de salle à manger, dans l'appartement des Racine, rue de Rome. Berthe, la mère de Mila — décrite comme une femme au caractère bien trempé, franche et aux opinions affirmées — veillait à ce que chacun mange à sa faim. Elle se mettait ensuite au piano, et tout le clan entonnait des chants en russe, en yiddish, en hébreu, en français, en italien et en ladino (judéo-espagnol).

Mila était une bonne élève et excellait dans ses cours d’anglais. En 1936, elle obtint son diplôme au lycée Racine (ainsi nommé en l’honneur du dramaturge français du XVIIe siècle, Jean Racine). Elle séjourna quelque temps à Londres, où elle étudia l’anglais au City of London College, sur Ropemaker Street.

Mila partageait la passion de sa mère pour la musique. Ceux qui la connaissaient m’ont toutefois confié que, tant par sa constitution physique que par son tempérament, Mila tenait davantage de son père que de sa mère. Grand et mince, doux et affable, Hirsch était un homme qui aimait le calme du Shabbat. Au début des années 1920, avant d’émigrer à Paris, il s’était rendu en Palestine. Il racontait à ses enfants des histoires sur ce voyage. Ses récits — ainsi que son rêve — ont profondément marqué ses enfants.

Une jeune adulte sous l'Occupation

En juin 1940, alors que l'armée allemande approchait de Paris par le nord et l'est, environ deux millions d'habitants de la capitale fuirent vers le sud. La famille proche de Mila, ainsi que d'autres membres du vaste clan Racine, figuraient parmi ceux qui prirent la fuite. Ils s'établirent à Toulouse, une ville située dans ce que l'on appelait la « Zone non occupée » ou la « Zone libre ». Toulouse débordait alors de personnes ayant quitté leur foyer dans d'autres régions de France, mais aussi en Belgique, aux Pays-Bas et ailleurs.

À l'instar de nombreux autres jeunes hommes et femmes, Mila, alors âgée de 21 ans, se retrouva totalement déracinée de ce qui avait constitué sa vie ordinaire. Deux cousines de Mila, que j'ai interrogées en l'an 2000, m'ont longuement raconté à quel point la présence de Mila avait été précieuse pour elles à Toulouse, au cours de l'été et de l'automne 1940. Ces cousines, qui avaient alors neuf et sept ans, avaient perdu leur père des suites de la tuberculose l'année précédente. Leur mère, accablée par le deuil, parvenait à peine à assurer le quotidien. Chaque jour, Mila prenait soin des fillettes : elle les emmenait faire de longues promenades, leur racontait des histoires et leur apprenait l'anglais. Elle possédait, m'ont-elles confié, une véritable « perspicacité humaine ». Elle incarna une présence calme et affectueuse en cette période de tumulte, exerçant une profonde influence sur leurs vies.

Par hasard, et non par dessein, la maison des Racine servit de cadre à certains des tout premiers débats sur la possibilité d'une résistance juive en France. Mola (le frère de Mila) écrirait ceci après la guerre :

Mila Racine

Photo : Mila Racine avec sa nièce Lili Racine, date inconnue (probablement milieu des années 1930). Source : Mémorial de la Shoah, MI_1188.

Ma famille et moi étions installés dans une maison située près du Pont des Demoiselles, rue Déodora, et l'une des premières visites que nous avons eue était celle de l'écrivain Knut [sic] venu nous voir avec sa femme (une nièce de Molotov). Knut a développé l'idée que les Allemands allaient s'en prendre aux juifs qui étaient au nombre de 300.000 à 320.000 en France, dont beaucoup de juifs étrangers. Il fallait absolument, disait-il, organiser la défense de cette population qui n'était aucunement préparée pour se protéger des nazis et de l'administration française.
Emmanuel (Mola) Racine   
Ce passage figure dans ce qu'il désigne

comme ses « notes autobiographiques inédites ».

Mola fait ici référence à David Knout et Ariane Knout-Fixman, un couple dynamique et franc, originaire de Russie. Au cours de l'été 1940, les Knout et d'autres personnes se réunissaient au domicile des Racine. Ces réunions aboutirent à la création d'un comité baptisé « Main forte ». « Main forte » fut l'organisation précurseure de l'Armée juive, ou « AJ ».

Un autre fait d'une grande importance fut qu'à l'automne 1940, Mola participa à un camp intensif de formation de dirigeants d'une durée de deux semaines, organisé par les Éclaireurs Israélites de France (les Scouts juifs) en un lieu situé à 80 kilomètres au nord de Toulouse. Ce camp était organisé et dirigé par un jeune homme dynamique nommé Simon Lévitte. D'une discipline rigoureuse, Lévitte exhorta les participants — qu'il considérait comme les futurs jeunes dirigeants de la jeunesse juive en France — à prendre la mesure des défis qui les attendaient et à s'y préparer sur les plans physique, mental et spirituel.

Ariane Knout

Photo : Ariane Knout, lieu et date inconnus. Source : Mémorial de la Shoah, MXXXIIIa_22.

Avec le recul, nous pouvons constater que les dix mois passés à Toulouse ont eu un impact profond sur Mila, l'engageant sur une voie qu'elle suivrait dès lors.

Simon Levitte

Photo : Simon Lévitte, lieu inconnu, vers 1940. Source : Mémorial de la Shoah, ARJF_MIX_35.

Bâtiment abritant les thermes, Luchon

Photo : Bâtiments abritant les thermes de Luchon, 2010. © Nancy Lefenfeld.

Maison à Luchon

Photo : Maison située à Luchon, 2010. © Nancy Lefenfeld.

En avril 1941, sur ordre des autorités départementales, la famille de Mila s'installa à Bagnères-de-Luchon, petite ville thermale située au pied des Pyrénées, réputée depuis longtemps pour ses eaux sulfureuses et hyperthermales. La famille Racine y demeura jusqu'à la fin de l'année 1942.

 

Le vaste camp d'internement de Gurs se situait dans cette même région de France, à environ 160 kilomètres au nord-ouest de Luchon, aux abords d'Oloron-Sainte-Marie. Mila et Sacha savaient que des personnes y mouraient en raison des conditions de vie déplorables, notamment du manque de nourriture. Mila a alors imaginé un projet pour nourrir les internés de Gurs. Avec l'aide de Sacha, elle a sollicité des dons auprès des familles de Luchon et a utilisé cet argent pour acheter des denrées de base, comme des haricots secs, au marché noir. Par ailleurs, les mauvaises conditions de stockage au sein du camp entraînant la détérioration des aliments, les sœurs, avec l'aide d'autres personnes, ont mis au point un système de mise en conserve avant l'envoi des denrées à Gurs. (Comme je le mentionne dans mon livre, j'ai découvert ce projet humanitaire grâce à Sacha, lors d'un entretien que j'ai eu avec elle en 2000.)

 

Lors de ma visite à Bagnères-de-Luchon en 2010, j'ai pu facilement imaginer à quoi ressemblait la ville en 1941, lorsque Mila et sa famille y vivaient. Voici quelques photos prises à cette époque, montrant des bâtiments de la ville de Luchon ainsi que de la commune voisine de Saint-Mamet. (Saint-Mamet est située entre Bagnères-de-Luchon et la frontière espagnole.)

L'hôtel Pyrenees, Luchon

Photo : L'Hôtel des Pyrénées, situé à Luchon, allées d'Étigny et rue Victor Hugo, 2010. Mila et sa famille ont séjourné dans cet hôtel lors de leur passage à Luchon. © Nancy Lefenfeld.

Maison à Saint-Mamet

Photo : Maison située à Saint-Mamet. © Nancy Lefenfeld.

Maison à Saint-Mamet

Photo : Maison située à Saint-Mamet. © Nancy Lefenfeld.

Une responsable MJS à Nice et Saint-Gervais

De novembre 1942 à septembre 1943, des unités de la IVe armée italienne occupèrent le sud-est de la France. Les événements qui se déroulèrent dans cette région durant cette période — ainsi que leur impact sur la survie des Juifs — constituent un chapitre encore relativement méconnu de l'histoire de la Shoah en France. Si vous souhaitez approfondir l'histoire de cette période, je vous invite à consulter la page de ce site intitulée « Occupation italienne » (ou à cliquer sur ce lien).

Les autorités allemandes s'attendaient fermement à ce que leur allié militaire, l'Italie, procède à l'arrestation des Juifs résidant sous sa juridiction et les livre aux autorités françaises ou allemandes en vue de leur déportation. À leur grande surprise — mêlée de consternation et de colère —, il n'en fut rien. Le gouvernement italien avait en effet donné pour instruction à ses forces armées de s'abstenir de toute action susceptible de menacer ou de nuire aux Juifs. La nouvelle se répandit rapidement parmi les Juifs dispersés à travers la France : la zone d'occupation italienne constituait un refuge sûr. En dépit des difficultés et des risques inhérents aux déplacements, de nombreux Juifs parvinrent à gagner cette zone. Nice était la ville la plus importante située au sein de la zone d'occupation italienne ; bon nombre de ceux qui cherchaient à se placer sous la protection de l'armée italienne choisirent de s'y installer. Fin 1942, la famille Racine quitta Luchon pour s'installer à Nice.

Photo : MJS gdoud (brigade), Saint-Gervais-les-Bains, été 1943. Mila apparaît au centre du troisième rang, vêtue d'un chemisier sombre ouvert au col. © Mémorial de la Shoah, MXXXIIIa_46.

Au cours des premiers mois de 1943, l'exaspération des autorités allemandes face à la situation des Juifs dans la zone d'occupation italienne ne cessa de croître. Dans une tentative de faire pression sur les Italiens pour qu'ils passent à l'action, elles formulèrent de nombreuses allégations infondées à l'encontre des Juifs. Elles prétendirent notamment que leur présence à Nice, sur la côte méditerranéenne, représentait une menace pour la sécurité.

Pour apaiser leur allié plus puissant, les autorités italiennes entreprirent, fin mars, un programme de transfert de quelques milliers de Juifs hors de Nice, vers des villes et villages isolés situés à l'intérieur de leur zone d'occupation. Les dirigeants de la communauté juive de Nice assistèrent les Italiens dans cette entreprise ; ce déplacement était volontaire et non obligatoire.

Deux communes du département de la Haute-Savoie — Saint-Gervais et Megève — accueillirent le plus grand nombre de personnes transférées. Mila se porta volontaire pour partir à Saint-Gervais, afin d'aider à l'installation des nouveaux arrivants et d'y organiser un nouveau « gdoud » du MJS.

Léa et Jacques Wajntrob, 1943

Photo : Jacques et Léa Wajntrob, Nice, 1943. Photo reproduite avec l'aimable autorisation de la famille Wajntrob.

Fin 1942, la famille Racine quitta Luchon pour s'installer à Nice. Là-bas, Mila et Sacha rejoignirent le groupe local de ce que l'on appelait le « MJS » — le Mouvement de la jeunesse sioniste. Le *gdoud* (terme hébreu signifiant « brigade ») du MJS à Nice était dirigé par un jeune couple dynamique, Jacques et Léa Wajntrob. Les membres du MJS œuvraient aux côtés d'autres organisations juives qui apportaient soutien et assistance aux nouveaux arrivants. Mila devint une collaboratrice précieuse pour Jacques et Léa.

Plusieurs amis de Mila, Saint-Gervais, 1943

Photo : Plusieurs amis de Mila à Saint-Gervais durant l'été 1943. De gauche à droite : Hélène Gorgiel-Sercarz, Marie Grünberg, Marianne Hartann, Alex Derczanski, Sarah Grünberg et Maurice Grünberg.

© Mémorial de la Shoah, MXII_5935.

MJS gdoud à Saint-Gervais, 1943
L'HÉRITAGE DE MILA

Sarah Grunberg (que l'on voit sur la photo ci-dessus) fut membre du *gdoud* du MJS, tant à Nice qu'à Saint-Gervais. À Saint-Gervais, Sarah — tout comme Mila, Sacha et d'autres jeunes adultes — résidait à l'Hôtel Val Joly.

En 2004, je m'entretins avec Sarah par téléphone. Elle répondit avec bienveillance aux questions que je lui posais et me fit part de ses souvenirs. À l'issue de cette conversation, elle m'adressa une lettre dans laquelle elle consignait ce qu'elle qualifiait de « principaux éléments de ses souvenirs » concernant Mila. En voici quelques extraits.

​​

J’ai rencontré Mila pour la première fois a Nice dans le local de réunion du groupe MJS vers le début 1943. Ce qui m’a frappé en premier lieu, son charme, sa beauté, une grâce aristocratique, qui émanait de sa personne.

Mila et sa sœur Sacha occupait une chambre dans la même maison au 4eme étage.

De son action au sein du groupe, ce qui me reste surtout en mémoire,

ce sont ses discours; elle possédait un réel don d’orateur enflammant son auditoire.

Communiquant a tous espoir et courage, elle était très admirée et aimée de tous.

Portrait de Mila réalisé par Daniella Wexler-Racine.

L'une des nombreuses œuvres d'art représentant Mila, créées par sa nièce, Daniella Wexler Racine.

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