MILA RACINE

Vue de Thairy, en direction du nord, 2008. (La ville de Norcier est à gauche ; la Suisse est en arrière-plan.) © Nancy Lefenfeld.
Au mains des Nazis
L'arrestation de Mila
En octobre 1943, la frontière franco-suisse située juste au nord-est de la ville de Saint-Julien-en-Genevois devint un point de passage favori pour l'équipe du MJS. Celle-ci y faisait traverser la frontière à des groupes d'enfants, les conduisant de Norcier (France) à la commune de Soral (Suisse), dans le canton de Genève.
Pourquoi cette zone était-elle favorite ? Nous l'ignorons. Lorsque je me suis rendu à Norcier, il y a quelques années, j'ai été frappé par le fait que de nombreuses habitations étaient conçues comme des clos. Ces enclos se composaient d'une résidence flanquée de bâtiments agricoles attenants ou adjacents (servant au stockage de matériel, d'animaux, de bottes de foin, etc.). En règle générale, l'enclos était entouré par un haut mur de pierre. Souvent, des arbres ou des arbustes élevés, situés à l'intérieur de l'enclos, dissimulaient davantage la vue sur la propriété. Le village me donnait l'impression d'un lieu où l'on pouvait aisément dissimuler un groupe en attendant le moment de franchir la frontière pendant la nuit. Je me suis demandé si un ou plusieurs habitants avaient, à un moment donnée, aidé l'équipe du MJS à mener à bien leur mission.
Tard dans la soirée du 21 octobre 1943, Mila essayer de faire passer la frontière à un groupe de sept personnes. Un second membre de l'équipe du MJS — un jeune homme nommé Roland Epstein, qui avait rejoint le groupe en septembre — accompagnait également le convoi. La composition du groupe n’était pas typique : au lieu d'enfants sans parents, il comprenait un couple âgé, deux mères avec de jeunes enfants, ainsi que la grand-mère de l'un de ces enfants. Alors qu'ils étaient accroupis dans l'herbe, ils furent soudain pris en embuscade et tirés dessus par des soldats allemands. La grand-mère fut tuée.

Photo : Enclos typique à Norcier, 2008. © Nancy Lefenfeld.
Mila portait de faux papiers la désignant comme une jeune étudiante catholique. Elle fut détenue pendant trois semaines dans un lieu de détention improvisé allemand, surnommée la « prison Pax », à Annemasse. Durant cette période, elle fut soumise à des interrogatoires. Par la suite, elle fut transférée à la célèbre prison du fort Montluc, à Lyon. Le fort Montluc était placé sous l'autorité de Nikolaus (« Klaus » Barbie), le chef brutal de la Gestapo dans la région, surnommé le « Boucher de Lyon ». Des milliers de personnes y furent incarcérées au cours des dix-huit derniers mois de l'Occupation. De nombreux prisonniers périrent sous la torture ou furent exécutés, tandis que la plupart des autres furent déportés vers des camps de concentration nazis.
Treize mois à Ravensbrück
Dans la nuit du 30 janvier 1944, Mila faisait partie d'un groupe de 957 femmes détenues transférées par train du camp d'internement et de déportation de Royallieu-Compiègne, en France, vers une destination inconnue. Ces femmes étaient, pour la plupart, membres de réseaux de résistance, ou bien accusées d'avoir mené des actions de résistance ou d'avoir, d'une manière ou d'une autre, aidé des résistants.
Au petit matin du 3 février, le train arriva à la petite gare de Fürstenberg/Havel, située à une heure et demie au nord de Berlin. Les femmes furent conduites à pied en longeant un lac jusqu'à un camp dont elles ignoraient le nom, jusqu'au moment où elles l'aperçurent inscrit en lettres gothiques sur un panneau : Ravensbrück.
Ravensbrück était le plus grand camp construit par les nazis spécifiquement pour y enfermer des femmes. Lors de sa mise en service en 1939, le camp était conçu pour accueillir 3 000 prisonnières. Les témoignages de survivantes et les analyses historiques indiquent que, durant les premières années (1939-1941), les conditions de vie au camp permettaient, dans l'ensemble, de survivre. Bien qu'elles fussent soumises à des traitements brutaux et à des travaux physiques pénibles, les détenues recevaient des rations régulières, des vêtements adéquats et soins médicaux rudimentaire.
Lorsque Mila et ses compagnes arrivèrent en février 1944, la situation avait radicalement changé. Bien que le camp eût été agrandi, la population carcérale, forte d'environ 18 000 personnes, dépassait largement sa capacité d'accueil. La surpopulation ainsi que les pénuries de nourriture, de vêtements appropriés et de fournitures médicales avaient entraîné une hausse du taux de mortalité.
Tout au long de l'année 1944, les conditions de vie dans le camp se dégradèrent encore davantage. La population carcérale doubla, voire plus. La surpopulation et le manque de vêtements propres et d'installations sanitaires adéquates, provoqua des épidémies de typhus et de dysenterie. Il arrivait que les prisonnières soient privés de nourriture, et les soins médicaux étaient quasi inexistants. Des exécutions de prisonnières — principalement par fusillade — avaient déjà eu lieu dans le camp avant 1944. Toutefois, cette année-là, l'administration du camp expérimenta et mit en œuvre divers procédés pour tuer les prisonnières jugés inaptes au travail (les malades, les personnes affaiblies ou âgées).
Jusqu'à la réunification de l'Allemagne de l'Est et de l'Ouest en 1990, le site de l'ancien camp de concentration de Ravensbrück se trouvait en Allemagne de l'Est. C'est l'Armée rouge qui avait libéré le camp en avril 1945. Après la guerre, l'armée utilisa la majeure partie du site comme base militaire. Cette base resta en activité pendant près de cinquante ans avant d'être finalement démantelée en 1994. Par conséquent, avant 1995, rares furent les personnes ayant eu l'occasion de visiter le site de Ravensbrück.

Photo : Petite structure conservée à Mahn- und Gedenkstatte Ravensbrück. © Nancy Lefenfeld, 2001.

Photo : Petite bâtiment conservée à Mahn- und Gedenkstatte Ravensbrück. Photo © Nancy Lefenfeld, 2001.

Photo : Petite bâtiment conservée à Mahn- und Gedenkstatte Ravensbrück. © Nancy Lefenfeld, 2001.
Aucune des casernes en bois ayant abrité les prisonniers pendant la guerre ne subsiste ; ils ont tous été démolis il y a des années. Le vaste espace dégagé bordé d'arbres, visible sur cette photo panoramique, constitue un élément central du mémorial : il marque la zone — que l'on pourrait qualifier de sol sacré — où se trouvaient les anciennes casernes des prisonnières.

Photo : Emplacement des casernes de prisonnières qui n'existe plus. Mahn- und Gedenkstätte Ravensbrück. © Nancy Lefenfeld, 2001.
Ravensbrück est situé sur la rive est d'un vaste lac appelé le Schwedtsee. Au bord de l'eau, une imposante sculpture en bronze se dresse sur un piédestal en granite d'environ six mètres de haut. L'œuvre, réalisée par l'artiste allemand Will Lammert, s'intitule « Tragende » (« Femme portant »). Elle représente une femme grande et émaciée portant le corps d'une autre personne dans ses bras. Elle tient la tête haute, le regard tourné à jamais vers l'extérieur, à travers la surface du lac. Le lac contient les cendres de milliers de femmes mortes dans le camp, dont les corps avaient été incinérés dans les fours du crématorium.
Durant les premiers mois de sa détention à Ravensbrück, Mila a pu correspondre avec des membres de sa famille. Elle a reçu quelques lettres, cartes postales et colis, et a pu leur envoyer au moins deux courtes lettres. Les communications des prisonnières – qu'elles soient entrantes ou sortantes – étaient soumises à la surveillance et à la censure des autorités du camp. Ainsi, toutes celles qui correspondaient devaient adopter un ton optimiste et limiter leurs propos aux sujets les plus anodins.
Nous ne saurions bien peu de choses sur ce que Mila a vécu durant les treize mois passés à Ravensbrück si elle n'avait pas noué des liens d'amitié solides avec d'autres détenues. Pas toutes les amies proches de Mila ont survécu la guerre. Toutefois, plusieurs de celles qui ont survécu ont éprouvé le besoin de parler et d'écrire à son sujet, afin de témoigner de son courage, de sa force d'âme et de sa volonté d'aider les autres. Leurs paroles empreintes d'admiration et d'affection figurent dans divers documents publics et privés, notamment des mémoires, des bulletins et articles de presse, des transcriptions de discours publics ainsi que des lettres personnelles.

Photo : Sculpture intitulée « Tragende » (« Femme portant »), créée par Will Lammert, fin des années 1950. Mahn- und Gedenkstätte Ravensbrück. Photo © Nancy Lefenfeld, 2001.

Photo : La rive est du lac Schwedtsee. Mahn- und Gedenkstätte Ravensbrück. © Nancy Lefenfeld, 2001.
Les derniers jours – Mars 1945
Le 2 mars, un groupe important de détenues de Ravensbrück fut envoyé par train vers une destination inconnue. Parmi les femmes désignées pour ce transfert figuraient de nombreuses Françaises classées comme prisonnières « NN », signifiant « Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard). Le régime nazi attribuait cette classification aux personnes jugées coupables d'infractions compromettant la sécurité de l'Allemagne ou son état de préparation. La détenue « NN » n'était pas seulement condamnée à une exécution à une date indéterminée ; elle était vouée à disparaître sans laisser de trace, dans la nuit et le brouillard.
Quatre des amies les plus proches de Mila avaient été classées « NN » (*Nacht und Nebel* – Nuit et brouillard) et incluses dans le convoi. Mila et deux autres femmes, qui n'avaient pas ce statut, se glissèrent dans le groupe. Ces sept femmes se considéraient comme une famille et ne voulaient pas être séparées.
Entassées dans des wagons à bestiaux, elles voyagèrent dans l'obscurité pendant cinq jours, luttant pour survivre au froid, sans nourriture et avec très peu d'eau. Elles finirent par atteindre le camp de Mauthausen, en Autriche, un complexe aux allures de forteresse abritant une vaste et brutale entreprise centrée sur une carrière.
Peu après leur arrivée, le 20 mars, Mila et les six autres membres de la « famille » furent envoyées par train dans la ville voisine d'Amstetten pour déblayer les décombres des voies d'une gare de triage. Cette gare avait été endommagée par des bombes larguées par les forces alliées. Ce jour-là, dans l'après-midi, des avions américains bombardèrent à nouveau la zone. Mila et quatre autres membres de la « famille » figurèrent parmi les trente-six prisonnières de Mauthausen tuées lors de l'attaque.
La gare de triage d'Amstetten ne constituait pas un objectif d'une importance stratégique majeure pour les Alliés. La mort de Mila et de ses compagnes de captivité m'apparut comme totalement absurde ; je ressentis alors le besoin de comprendre, autant que possible, comment une telle tragédie avait pu se produire. C'est ce qui m'a amené à me procurer et à étudier plusieurs rapports de mission rédigés par les différents groupes de bombardement ayant mené le raid, documents conservés par le United States Air Force Historical Agency.

Peinture de Daniella Wexler Racine.
L'HÉRITAGE
DE MILA
Nelly Gorce était une amie proche de Mila à Montluc et à Ravensbrück. Dans ses remarquables mémoires, Journal de Ravensbrück, elle parle souvent de Mila, l'appelant affectueusement « Miane ». Le 3 juillet 1945, après la libération de Ravensbrück et son retour en France, Nelly écrivit une longue lettre poignante à Emanuel (Mola) Racine, dans laquelle elle s'efforçait d'exprimer l'importance de Mila pour elle et pour les autres, et de faire part de sa douleur et de sa sympathie à la famille Racine. Voici quelques extraits de cette lettre :
Je ne vous pas dirai pas quelle a été ma douleur en apprenant son sort tragique. Elle est morte avec une autre de nos amies intime, Hélène Mion, que je pleur également. Pendant 18 mois nous ne nous étions pas quittes échangeant toute nos pensées, nos criantes, nos espoirs. Nous avons été séparés à la mi-février, date a laquelle je suis entrée à l’infirmière ayant le typhus. C’est cela qui m’a sauvé la vie. La première semaine de ma maladie, Mila et Hélène venaient sur mon lit pour me distraire un peu…»
Mila organisa parmi les jeunes des 'camps scouts' où nous chantions et nous distrayons de notre mieux et une chorale qui vous révolu son grand talent. Pour Noël elle fut autorisée à aller chanter parmi les malades. Inutile de vous dire l’émotion de ces pauvres femmes et le culte qu’elles vouaient à votre sœur. Mila était d’ailleurs unanimement aimée et estimée. Nous lui connaissions une grande valeur morale et son intelligence active lui a permis de ne jamais de laisser aller, mais multiplier les causeries sérieuse sur les sujets les plus variés où chacune donnait le plus n’elle-même.